Crise de la Créativité des Enfants : Quelles Causes ? Quelles Conséquences ?

D'après certains chercheurs, la créativité des enfants serait en déclin continu depuis les années 80. Quelles sont donc les conditions nécessaires pour nourrir la créativité d'un enfant ? Qu'est-ce qui dans le mode de vie actuel des enfants occidentaux constitue un frein à la créativité ? Comment faire en sorte que nos enfants développent malgré tout leur plein potentiel ?

Deux articles cités dans la newsletter d'Attachment Parenting International d'octobre 2012 abordent le sujet de l'inquiétant déclin de la créativité chez les enfants.

Ce déclin, mesuré outre-Atlantique par le Test de Torrance de la Pensée Créative depuis plusieurs décennies, atteindrait aujourd'hui un seuil bas alarmant au point que les chercheurs n'hésitent plus à parler de "crise de la créativité".

Quelles seraient, d'après eux, les causes de cette déperdition ?

Pour le Dr Peter Gray, Professeur à l'Université de Boston, la moindre créativité des enfants d'aujourd'hui serait directement liée à la moindre liberté qui leur est accordée.

Dans Psychology Today de septembre 2012, il déclare :

"Depuis plusieurs décennies notre société a supprimé de plus en plus de libertés aux enfants. La créativité se nourrit de liberté, et est étouffée par la surveillance continue, les évaluations incessantes, le contrôle permanent des adultes et la pression de la conformité qui régissent la vie des enfants d'aujourd'hui. Dans le monde réel, peu de questions ont une réponse unique, peu de problèmes ont une seule solution : c'est pour cela que la créativité est indispensable pour réussir dans le monde réel. Mais de plus en plus, nous assujettissons les enfants à un système scolaire qui n'accepte qu'une seule réponse pour chaque question, et une seule solution pour chaque problème. Un système qui punit les enfants (mais aussi les enseignants !) qui osent prendre des chemins différents. En outre, nous privons de plus en plus les enfants du temps extra-scolaire qu'ils passaient autrefois à jouer, à explorer, à s'ennuyer, à vaincre l'ennui, à se tromper, à surmonter leurs échecs… c'est-à-dire à faire tout ce dont ils ont besoin afin de développer pleinement leur potentiel créatif."

Mais le calibrage du cerveau et de l'emploi du temps des enfants, s'il est indéniable, peut-il à lui seul tout expliquer ?

Dans le Washington Post du 13 septembre 2012, Nancy Carlsson-Paige, Professeur émérite à l'Université de Cambridge, Massachussets, propose un autre angle d'approche à ce problème sans doute bien plus complexe qu'il n'y paraît, en titrant "La technologie sape-t'elle la créativité des enfants ?".

Pour elle, la baisse de créativité serait liée à la révolution technologique qui détourne de plus en plus le temps de cerveau disponible des enfants vers des jeux virtuels sur écran, les privant du temps autrefois alloué à des jeux "réels". Elle s'inquiète de ce que nous n'avons pas le recul nécessaire pour évaluer les effets sur le développement de l'enfant de la multiplication du temps passé devant des écrans toujours plus nombreux et omniprésents. De l'ordinateur portable à l'iPhone, en passant par l'iPad et autres consoles de jeux, la diversité de l'offre de jeux virtuels ne semble plus avoir aucune limite.

Rappelant que les enfants apprennent et développent leur créativité par le jeu, elle explique en quoi, à l'inverse des jeux impliquant des interactions avec le monde réel, les jeux sur écrans offrent un potentiel limité dans ce domaine :

"Le jeu est un remarquable processus créatif qui nourrit l'équilibre émotionnel, l'imagination, la pensée novatrice, l'aptitude à résoudre des problèmes, la pensée critique et l'autorégulation. En inventant leurs propres scénarios de jeu, les enfants apprennent à traverser les défis de la vie, et gagnent en confiance et en maîtrise des situations. Des accessoires comme les blocs, la pâte à modeler, les matériaux d'art plastique ou de construction, le sable et l'eau, qui offrent des possibilités de jeu ouvertes et illimitées, incitent les enfants à jouer de façon créative et en profondeur.
Ce que les enfants voient sur un écran n'est qu'une représentation du monde réel. Les symboles qui apparaissent à l'écran ne fournissent pas aux enfants une expérience aussi complète que les interactions qu'ils peuvent avoir avec les gens et les choses du monde réel. Si jouer sur un ordinateur ou un autre écran peut sembler plus actif que de regarder la télévision, cela reste limité à une interaction entre un enfant et une machine. Cela ne mobilise ni l'ensemble du corps de l'enfant, ni l'ensemble de son cerveau, ni l'ensemble de ses sens. De plus, l'activité en elle-même et comment la pratiquer a été délimitée en amont par un programmeur. L'enfant se contente de jouer selon les règles de quelqu'un d'autre, au lieu de créer quelque chose à son idée."

Au-delà de ces analyses, deux questions demeurent en suspens : Sur quoi les chercheurs se basent-ils pour évaluer la créativité des enfants, peut-on faire confiance à leurs tests pour mesurer avec certitude la baisse de la créativité ?
Et si ce déclin est bien réel, en quoi affecte-t'il concrètement les enfants et la société en général ?

Les Tests de Torrance de la Pensée Créative sur lesquels les chercheurs se basent pour parler de "crise de la créativité", ont été mis au point dans les années 1950 par E. Paul Torrance, alors Professeur à l'Université du Minnesota. Dans ces tests, les enfants sont invités non pas à répondre à des questions appelant une réponse précise, mais à créer un dessin intéressant et innovant à partir d'éléments de départ (par exemple, une série de lignes parallèles et de cercles). Les critères retenus pour l'évaluation de ces dessins sont l'originalité, le sens, et l'humour qui s'en dégagent.

Or, des études transversales ont montré une forte corrélation entre le score obtenu à ce test durant l'enfance, et les réalisations des individus à l'âge adulte. Ainsi, ceux qui ont obtenu un score élevé au test de Torrance sont aussi ceux qui plus tard, réussissent le mieux dans les secteurs de l'art et de l'innovation, et ont le plus de chances d'accéder à une position de leader.

Difficile donc de douter de la pertinence des tests de Torrance dans la détection du potentiel créatif des individus. En fait, le test de Torrance serait même un meilleur indicateur que les tests de QI ou encore que les résultats scolaires afin de prédire quels individus réaliseront le plus d'accomplissements au cours de leur vie d'adulte.

La baisse notable des scores du test de Torrance est donc bien une légitime source d'inquiétude.
Les analyses du chercheur Kyung Hee Kim montrent que l'amorce de ce déclin a commencé entre 1984 et 1990 et s'est continuellement poursuivie depuis de façon très marquée.

Concrètement, pour le chercheur, cela se traduit ainsi :

"Désormais, les enfants expriment moins leurs émotions, sont moins énergiques, moins expressifs verbalement, ont moins d'humour, moins d'imagination, sont plus conventionnels, moins éveillés et passionnés, moins perspicaces, moins synthétiques, et moins susceptibles de voir les choses sous un angle différent."

Alors que faire ?

Pour Nancy Carlsson-Paige, dans le Washington Post, la solution réside dans le fait d'octroyer un temps de jeu quotidien garanti aux enfants, en privilégiant les jeux favorables au développement de la créativité, et en évitant le plus possible d'acheter des jeux électroniques et virtuels.

Peter Gray, dans Psychology Today, la rejoint sur la nécessité d'accorder plus de temps de jeu libre aux enfants. Pour lui, il y a urgence à délester les enfants des restrictions et des pressions que la vie moderne, montre en mains, fait peser sur eux, et de leur permettre de s'adonner à des activités libres et spontanées ainsi qu'à la rêverie.

En un mot, il s'agit de laisser le temps aux enfants d'être tout simplement des enfants. Et de leur laisser la possibilité d'être les acteurs de leur quotidien, afin qu'ils deviennent les créateurs de leur avenir.

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Cet article est une contribution au blog collectif des Vendredis Intellos