Le boom de Montessori : un espoir pour l'école française ?

La pédagogie Montessori a le vent en poupe. Une pédagogie basée sur une approche fondamentalement positive de l'éducation et de la relation à l'enfant.

Depuis quelques années, on observe un phénomène nouveau dans le paysage scolaire français : à chaque rentrée, une dizaine d'écoles Montessori ouvrent leurs portes un peu partout en France. Un site internet en recense 130 au total. Privées et hors contrat, ces écoles sont le plus souvent de petites structures portées par des associations de parents. Sur le site Creer-son-ecole.com, on trouve des dizaines d'annonces de projets de création d'écoles Montessori. Face à cet engouement, les offres de formation à la pédagogie Montessori se multiplient, de même que les sites de vente de matériel pédagogique, ou encore les forums, sites internet et groupes de discussion dédiés à la méthode.

Pourquoi cet essor maintenant ?

La pédagogie Montessori ne date pas d'hier. Elaborée au début du XXème siècle par Maria Montessori, médecin italienne, à partir de l'observation de centaines d'enfants, cette pédagogie repose sur un principe simple : les enfants sont naturellement attirés vers les apprentissages, il suffit donc de leur proposer un environnement adapté pour stimuler leur désir d'apprendre de façon autonome.

Jusqu'à récemment, la pédagogie Montessori, peu compatible avec les méthodes d'enseignement traditionnelles de l'Education Nationale, restait marginale et les écoles Montessori rares et peu connues du grand public. Comment donc expliquer le virage de ces dernières années ?

Les jeunes parents d'aujourd'hui sont issus de la première génération d'enfants de la crise, d'enfants pour lesquels l'Ecole de la République n'a tenu aucune de ses promesses. Diplômes inutiles et dépourvus de valeur sur le marché du travail, cursus universitaires dépassés, en rupture avec les attentes du monde extérieur, ascenseur social en panne à tout jamais…
Les nouveaux parents n'ont plus confiance en un système qui leur a clairement montré ses limites, et aspirent à autre chose pour leurs propres enfants. Car ils sont inquiets pour eux. Que leur réservera l'avenir ? Comment faire en sorte qu'ils survivent dans ce monde incertain ? Comment les aider à s'épanouir dans une société consumériste et individualiste, et leur proposer un mode d'éducation capable de dépasser ce modèle peu réjouissant ?

Parallèlement, les nouveaux parents sont aussi la première génération de parents à avoir accès à l'information illimitée. Il leur est donc plus facile d'accéder aux témoignages, aux alternatives possibles. Sur internet, la pensée divergente prend son essor et les jeunes osent plus facilement remettre en question l'ordre établi. Pour peu qu'ils surfent aussi sur la vague du développement personnel, ils en viennent à réaliser le tort qui leur a été causé par des méthodes éducatives rigides, peu respectueuses des besoins de l'enfant. Et c'est tout naturellement qu'ils se tournent vers les pédagogies alternatives, dans l'espoir de proposer quelque chose de mieux à leurs enfants.

Tout cela fait que le paradigme de l'éducation conventionnelle, issu de la Révolution Industrielle, basé sur l'intellectualisme des Lumières, sur la conformité et sur la compétition correspondant aux impératifs économiques de l'époque, se voit déboulonné de toutes parts.

Dans le monde d'aujourd'hui où l'économie de la semaine prochaine est imprévisible, où les technologies évoluent plus rapidement que la durée des formations universitaires, et où la résolution d'un nombre croissant de défis planétaires vitaux devient la priorité des humains, un nouveau paradigme de l'éducation est nécessaire. Or la proposition montessorienne répond précisément à ce besoin. Voici comment.

De l'intelligence intellectuelle aux intelligences multiples : le respect de l'intégrité de chaque individu

La conception de l'intelligence de l'éducation conventionnelle est particulièrement réductrice. Evalué essentiellement sur sa capacité de mémorisation et de raisonnement déductif, l'élève se voit classé dans la catégorie des élèves intelligents (= scolaires) s'il réussit dans ces domaines, ou dans la catégorie des élèves peu intelligents (= non scolaires) s'il y rencontre des difficultés.
Le drame de cette catégorisation arbitraire, c'est que d'innombrables enfants doués bien que non scolaires se persuadent qu'ils sont des incapables.

Or, il n'existe pas moins de huit formes d'intelligence : linguistique, logico-mathématique, kinesthésique (du corps), visuo-spatiale, naturaliste, musicale, intra-personnelle (gestion des émotions), inter-personnelle (faculté de coopération). Malheureusement, seules les deux premières formes d'intelligence comptent dans les écoles conventionnelles, condamnant ainsi des millions d'enfants à être dévalorisés malgré leurs atouts.
Dans l'approche montessorienne, la scission entre compétences intellectuelles et non intellectuelles est abolie, et chaque enfant est encouragé à explorer aussi loin et longtemps qu'il le souhaite les domaines où la passion l'emmènent. A l'inverse, il n'est pas forcé à se concentrer sur des tâches qui ne l'intéressent pas. Et toutes les formes d'intelligence sont stimulées et appréciées à leur juste valeur.

De cette façon, la pédagogie Montessori maintient intacte la flamme intérieure de chaque enfant, son désir inné d'apprendre, tout en l'encourageant à travailler en autonomie. Alors que dans le système conventionnel, les apprentissages sont induits par un système de sanction/récompense (bonnes ou mauvaises notes, gratifications ou punitions), les élèves des classes Montessori savent travailler pour eux-mêmes. Leurs intérêts et motivations personnelles sont leur seul guide. Cela produit des adultes qui savent clairement ce qu'ils veulent dans la vie, et qui ne sont pas facilement manipulables, car ils ont appris à écouter leur être profond et à le respecter.

De la compétition à la coopération : pour des individus plus efficaces et plus solidaires

L'organisation industrielle des écoles conventionnelles encourage la comparaison et la compétition entre les élèves : classes de même âge, programmes et évaluations standardisés (socle commun, évaluations nationales), limitation de la liberté pédagogique des enseignants qui sont contraints de s'en tenir aux directives ministérielles, cours magistraux où l'on attend des élèves qu'ils se concentrent tous en même temps sur le même contenu, qu'ils apprennent tous au même rythme et avec la même méthode…

Pourtant, on sait que certains enfants sont plus avancés que ceux du même âge dans certaines matières, ou le sont moins dans d'autres. Que certains arrivent à mieux se concentrer à certaines heures de la journée, ou sont plus réceptifs à certaines formes d'apprentissage (il y a les visuels, les auditifs, les tactiles, etc…) Certains préfèrent travailler seuls, d'autres en groupe.
De fait, à vouloir normaliser tous les aspects de l'enseignement, on se contente de développer le plus petit dénominateur commun de chaque génération d'élèves, laissant sur le côté de la route une grande partie du potentiel de chaque enfant.

Dans les écoles Montessori, l'organisation spatio-temporelle est toute différente, et s'adapte au rythme et aux besoins de chacun. On n'est plus dans une organisation industrielle, mais dans une structure à visage humain. Les effectifs y sont réduits, la pédagogie individualisée. L'enseignant ne donne pas de cours magistraux, il se déplace dans la classe et intervient à tour de rôle auprès de petits groupes ou en tête à tête avec les enfants. Cela est rendu possible notamment par la mixité des âges (classe 3-6 ans, 6-9 ans, 9-12 ans) qui permet aux plus grands de jouer le rôle de tuteurs auprès des plus jeunes. Chacun y trouve son compte : les plus âgés sont valorisés par la confiance qui leur est accordée, et les plus petits peuvent progresser plus vite grâce au soutien de leurs camarades. Cette solidarité est renforcée par la pratique d'activités coopératives (jeux coopératifs, ateliers en équipes, etc…)
Dans les classes Montessori, les enfants étant libres de choisir leurs activités, sont la plupart du temps absorbés par leur travail, évitant les problèmes de discipline rencontrés dans les écoles classiques. Ces problèmes ne sont bien souvent qu'un symptôme de l'ennui des élèves, et leurs comportements rebelles une résultante de l'oppression permanente qui s'exerce sur eux.

De la conformité à la pensée divergente : vers une société plus ouverte et plus innovante

L'élève soumis à la pédagogie conventionnelle réalise assez rapidement que s'il veut obtenir des gratifications, il doit se conformer aux attentes de ses maîtres, et leur fournir les réponses qu'ils demandent. Il s'applique donc à mémoriser les réponses qu'on lui présente comme vérités uniques, sans chercher à les questionner ou à les remettre en cause. Certains audacieux s'y risquent parfois : on se charge alors de les remettre vite à leur place d'apprenant-qui-ne-sait-rien.
La pensée unique, calibrée, est clairement encouragée, les alternatives sont présentées comme suspectes, les extrêmes (= toute pensée s'écartant trop de la norme) sont systématiquement diabolisés.

Le problème, c'est que cela donne une société où la faculté d'innovation est rare, la créativité de tout un chacun ayant été tuée dans l'oeuf. Une étude portant sur le suivi d'une cohorte de 1500 enfants a montré qu'à l'âge de 3-5 ans, 98% des individus étaient des génies de la pensée divergente. L'étude testait la capacité des enfants à imaginer des solutions innovantes face à un problème posé. Retestés cinq ans plus tard, à 8-10 ans, ils n'étaient plus que 30% à atteindre le seuil "génie", et seulement 12% à 13-15 ans ! Concrètement, cela se traduit par des millions d'adultes qui passeront leur vie à effectuer des tâches répétitives, à obéir à des ordres sans jamais que leur libre-arbitre ne soit sollicité, alors qu'ils auraient pu aspirer à des carrières plus inspirantes.

Dans les classes Montessori, on ne cherche pas à mâter les velléités de pensée divergente. Au contraire, on y stimule la créativité des enfants, notamment par l'intermédiaire d'activités artistiques, mais aussi en encouragement la libre expression de chacun. En outre, la pédagogie Montessori s'attache à avoir de la considération pour le point de vue de l'enfant, qui est mis sur un pied d'égalité avec celui des adultes. Cela ne signifie pas qu'il est toujours donné raison à l'enfant, cela signifie que son point de vue est respecté a priori. L'adulte n'est là que pour accompagner l'enfant vers sa vérité propre, mais en aucun cas il n'est là pour lui imposer la sienne. Cela participe à la création d'esprits ouverts, porteurs d'une société qui avance au lieu de rester figée sur ses dogmes.

En conclusion...

Le boom de la pédagogie Montessori constitue un espoir pour la société française. L'espoir que la propagation des alternatives éducatives bienveillantes ne s'arrêtera pas dans son élan, et que les nouveaux parents continueront de se mobiliser pour que ce qui n'était jusqu'à présent qu'une exception devienne la nouvelle norme. Pour que Montessori ne demeure pas un système parallèle pour enfants chanceux, mais que ses principes soient petit à petit intégrés dans le système d'enseignement public. Cet espoir dépendra en partie de l'accueil qui sera fait à ce nouveau paradigme par les enseignants du système conventionnel. Nombre d'entre eux, également issus de la nouvelle génération, constatant au quotidien la faillite du modèle qu'on leur impose, cherchent eux aussi des solutions. Confrontés aux difficultés engendrées par la rigidité du système, laissés seuls sur place pour gérer le chaos qui en résulte, la recherche d'alternatives pédagogiques devient pour eux plus qu'une affaire de conscience : c'est une question de survie.

Tout cela suffira-t'il pour transformer l'école française en profondeur ?

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